| Alseny à l'assaut des magasins parisiens... Situer l’être humain dans son environnement, le peindre avec les ambiguïtés de ses rapports extérieurs et les contradictions de son monde intime : tel semble être le projet commun à toute entreprise littéraire.
Lorsque l’entreprise est réussie, comme dans les grandes oeuvres, les décors locaux, au lieu de renforcer l’idée d’une peinture particulière, donnent plutôt son sens à l’universel.
Lire Gogol, Mishima ou Faulkner, quand on n’est pas russe, ni japonais ni américain, n’estce pas faire un grand voyage ?
Mais n’est-ce pas aussi découvrir l’autre, la différence, en même temps qu’on se redécouvre soi-même ?
Au-delà de la variabilité des décors géographiques, les littératures tentent d’aller au plus près de ce qui n’a pas de frontières, ce qui rapproche les humains, ce qui nous permet dans notre coin de nous sentir sous la peau d’un personnage situé non seulement à des milliers de kilomètres de nous, mais, peut-être aussi, à plusieurs siècles de notre parenthèse de vie.
C’est sans doute pourquoi la sexualité traverse l’écrit dès ses origines.
Car, dimension passée, actuelle et à venir de l’être humain, elle est la grande variable qui, à travers l’espace et le temps, semble immuable.
Dans son sens le plus large, telle qu’on la comprend à partir des travaux en sciences humaines et sociales, elle fait corps avec la littérature.
L’étudier, comme l’ont fait Freud, Malinowski, Mead, Weninger et bien d’autres, exige la prise en compte de la différence sexuelle (les genres), de la répartition des rôles, des rapports de forces et de pouvoirs, de la reproduction et de ses codes, des règles de la parenté et des liens matrimoniaux, de l’homosexualité, de la séduction, du désir, du plaisir, des fantasmes, des passions, de la prostitution, des tabous, des transgressions et des sanctions.
Même un livre de fiction qui n’est pas une mise en scène directe des passions amoureuses (comme dans Les Souffrances du jeune Werther de Goethe, Madame Bovary de Flaubert, Anna Karénine de Tolstoï ... pourrait donc en faire difficilement l’économie.
Bien sûr, l’évocation de la sexualité dans la littérature renvoie plus au genre « érotique » où l’animalité de la relation humaine est montrée, au-delà de ses ressorts psychologiques, dans sa dimension basique.
On pensera alors, dans la littérature états-unienne, plus à Henry Miller qu’à William Faulkner ; en France, plus à Calaferte, Despentes, Houellebecq et à Catherine Millet qu’à Camus, Yourcenar, Kundera et N’diaye ; dans la Caraïbe, plus à Lezama Lima qu’à Carpentier, à Depestre qu’à Ollivier, à Confiant qu’à Glissant ; parmi les auteurs d’Afrique francophone, plus à Ouologuem, Sassine, Beyala qu’à Laye, Monenembo et Sow Fall.
Cependant, qu’il s’agisse de la provocation d’un Sade ou des subtiles allusions d’un Kawabata comme d’un Svevo, qu’elle soit utilisée comme un argument commercial, une critique des moeurs, un désir de choquer ou un dévoilement de l’intime de l’auteur…, la sexualité, degré zéro de l’écriture, lieu du « toujours déjà vu », mais où les mots conservent intact leur pouvoir de choquer, amène à rappeler que le plus important, lorsque l’on a à juger une oeuvre littéraire, c’est sa qualité, son degré d’exigence.
Et ce rappel, que je fais en pensant particulièrement à certains écrivains d’Afrique francophone dits de la « Nouvelle génération », permet de recentrer le débat en priorité au coeur de la littérature.
Au-delà de la pertinence des raisons avancées pour expliquer l’absence, ou le caractère allusif, des scènes sexuelles dans les romans de la première génération d’auteurs africains, et de leur relative profusion chez d’autres à partir de Ouologuem, l’important serait de voir s’il y a chez tel auteur ou tel autre le « bon usage » de la sexualité, c’est-à-dire s’il parvient, à partir de cette grande porte, à aller au plus profond de l'être humain, à cerner l’ultime part humaine qui ramène les théâtrales diversités à des équations essentielles et similaires.
La sexualité est un matériau littéraire comme un autre, même si elle tient une place privilégiée dans tous les domaines de la création.
Mais n’est-elle pas aussi le matériau le plus compliqué à manier à cause de toutes les facilités qu’elle offre justement ?
Ne risque-t-elle pas de devenir une sorte de mirage qui, en canalisant les imaginations vers ses aspects les plus clinquants, dérobe aux plumes ce qu’elle a de plus profond et qui suppose moins une belle langue que la fine compréhension des passions humaines ?
Si son usage de plus en plus explicite apparaît comme une évolution dans les littératures francophones d’Afrique, quel sens global donner à cette évolution ?
Les écritures peuvent se libérer des tabous, se faire plus provocatrices, tendre vers une mode, mais c’est ailleurs qu’il faut en évaluer les résultats : que restera-t-il de tout cela ?
Pour des littératures en marche, l’heure du bilan n’a pas encore sonné.
Éros inspirera peut-être des oeuvres capables de défier le temps et les frontières !
Aux écrivains ici concernés de relever le défi. |